Les visages d’Europe de Patrick Bienert

Par Alain Rauwel

How heavy is Europe ? Comme plusieurs photographes de sa génération, Patrick 

Bienert est allé chercher la réponse à cette question « vers l’Est ». Après avoir 

travaillé sur Kiev, il livre aujourd’hui dans East end of Europe, une belle publication 

des éditions Kahl, une brassée d’images recueillies en Géorgie, à Tbilissi et ses 

environs. À vrai dire, si le lecteur n’en était pas averti, il n’attribuerait pas spontanément à un pays particulier les paysages et les visages qui s’offrent à lui au fil des pages. Rien de plus étranger ici que le goût du « pittoresque ». On devine que l’on est en Europe orientale au retour régulier de monuments solennels, voire emphatiques, souvent en ruines, qui exaltent l’héroïsme au milieu du vide : les visiteurs des anciennes démocraties populaires

et républiques-soeurs les connaissent bien. Pour le reste, villes et visages ont une saveurd’humanité qui dépasse tout localisme. Les photographies de P. Bienert, de ce point de vue, sont porteuses d’une vraie universalité.  

Le plus souvent en noir et blanc, ces images font alterner, de façon à la fois très fluide et très élaborée, des fragments de nature ou de bâti et des portraits. Le béton a une grande place dans ce monde, qu’il serve à construire des barres d’immeubles, des ouvrages d’art (généralement interrompus) ou des statues commémoratives ; rugueux et majestueux à la fois, il dit l’âpre grandeur d’une vie difficile. À sa fausse éternité répond la mobilité, la fragilité des visages photographiés par P. Bienert. Visages de jeunes femmes le plus souvent, beaux et graves, relayés par quelques silhouettes de vieillards ou d’enfants joueurs. L’effet de génération, voulu, est saisissant. Les jeunes Géorgiennes de Bienert ne sourient pas ; elles ouvrent sur la vie qui s’offre à elles de grands yeux sombres, entre le calme et une surprise que l’on devine un peu inquiète.

Que sera demain ? Quel destin pour cette finis Europae orientale et ses habitants ? Le poids de l’histoire ira-t-il en s’allégeant ou se fera-t-il joug intenable ? Marche-t-on, comme le suggère une puissante double page, vers des concentrations humaines toujours plus denses et précaires, ou vers l’aridité du désert ? La force de P. Bienert est de ne surtout pas imposer de réponses. De ses modèles il partage l’incertitude, et donne force plastique aux questions et aux espoirs qui les animent. Il y a dans ses images comme une attente, un silence. Voici un arrêt de bus au bord d’une route ; il est vide, franchement décati. Quelqu’un va-t-il s’y installer, quelqu’un va-t-il passer ? L’atmosphère n’est pas du tout à l’angoisse, plutôt à une forme de sérénité triste. À la question du poids de l’Europe, l’artiste donne en somme la même réponse que le vieil Augustin d’Hippone : amor meus, pondus meum.